• M. Clérivet

Entretien avec Jean-LUC TAMBY par Erwan Burban



Dans le cadre du colloque « Écran total et musique locale » organisé par DROM dans le cadre de No Border 2019 à Brest (https://www.festivalnoborder.com/-2019-.html), qui portera sur les questions de médiation, de transmission et de création en lien avec le monde numérique, Erwan Burban (coordinateur scientifique du colloque) a réalisé un entretien avec Jean-Luc Tamby (musicologue, luthiste et professeur de musique ancienne du CRR de Rennes) sur les problématiques soulevées par le colloque.



Erwan Burban : Quelle sont les premières choses auxquelles tu as pensé quand tu as lu le programme du colloque « Écran total et musique locale ; Dans un monde numérique, quelles (r)évolutions des pratiques de médiation, transmission et création pour les musiques de tradition orale ? » ?


Jean-Luc Tamby : Ça m'a d'abord rappelé un autre colloque ... pendant lequel un compositeur de musique électroacoustique avait dit que le son qui passe par l'électronique avait une odeur. La plupart des musiques qu'on écoute passe par de l'électronique, même des collectages. La réflexion que je me suis faite, c'est qu'on est déjà beaucoup plus dans le numérique que ce qu'on croit, on sous-estime certainement la place de ce monde dans le notre.


L'autre réflexion est liée à l'oralité. Dans la musique ancienne, nous notre problème c'est de retrouver l'oralité. Elle n'existe plus, on la recrée, on fait de l'oralité seconde. [concept proposé par le linguiste Walter J. Ong, repris par Christian Béthune dans ses travaux sur le jazz, puis Jocelyn Bonnerave sur l'improvisation, NDLR] Cette oralité seconde est maintenant liée aux nouvelles technologies. Au début c'était l'enregistrement, maintenant ce sont des systèmes interactifs, des échanges de fichiers. Les musiques traditionnelles elles-même ne sont pas uniquement dans l'oralité première, elles sont aussi concernées par cet usage massif de l'oralité seconde.


E. B. : Plus le numérique se développe et plus on traite les autres humains comme des chatbot, les relations comme des flots de données. Or les personnalités et les relations humaines sont particulièrement valorisées, dans l'univers des musiques traditionnelles...


J. L. T. : Dans les années 1990 - 2000, il y a eu un optimisme excessif par rapport au numérique. Certaines personnes comme Bernard Stiegler ont quand même développé une critique très acerbe des nouvelles technologies, annonçant ce qui est actuellement en train de se passer : l'élection massive de dirigeants fascistes dans le monde entier, de par une utilisation capitaliste des nouvelles technologies. Pour combattre ça, il défend l'idée d'un usage non capitaliste de ces outils, un usage massif, mais investi, expert. C'est une réflexion qui m'intéresse, parce qu'effectivement on peut être tenter de juste ne pas y toucher, de ne pas se salir les mains, de rester le plus possible hors du numérique. Lui rentre dans des détails très pratiques, comme les logiciels libres, des alternatives concrètes dans l'usage de ces technologie.


Par rapport à mes pratiques musicales, ça m'évoque une expérience que j'ai avec une chanteuse traditionnelle, pour préparer un programme luth, théorbe et chant trad. Pour l'instant on s'échange des fichiers, mais ça reste très ouvert : les tonalités ne sont pas fixées, les tempéraments on réfléchit dessus,... Ça aurait pu être complètement desséchant, desséché, mais avec elle ça ne l'est pas. A l'inverse, l'autre expérience à laquelle je pense c'est un travail avec un musicien « trad » qui avait écrit de la musique sur son ordinateur et qui considère le musicien comme un ... ordinateur, qui n'a pas du tout le respect de l'humain.


E. B. : Au cœur des musiques de tradition orale et des musiques populaires qui en sont issues, en terme de valeurs, enjeux, quelle sont selon toi les singularités de ces musiques par rapport à la question du numérique ?


J. L. T. : Par rapport à ces musiques là, ce à quoi je m'attache c'est la différence, les différences. Les tempéraments inégaux, les métriques qui ne sont pas celles qu'on entend constamment à la radio, les modes asymétriques, toutes ces différences qui multiplient les identités. Le fait de pouvoir diffuser des musiques facilement sans passer par l'économie du disque très lourde et normative, ça permet de moins écraser la production.


E. B. : Les musiques de tradition orale sont à la fois produites par des lieux et productrices de lieux. Elles semblent être l'émanation de territoire mais on voit bien que ce sont aussi elles qui contribuent à les identifier, les façonner, les faire évoluer. Est-ce que ce n'est pas un problème par rapport au numérique qui dans une certaine mesure est déterritorialisé, globalisé ?


J. L. T. : Effectivement, avec la globalisation des espaces délimités s'érodent et tendent à disparaître. Par contre les diasporas ne cessent de se renforcer. On passe peut-être de musiques traditionnelles qui ne sont plus celle d'espaces géographique mais sont avant tout celles d'espaces humains. L'anthropologue américain d'origine indienne Arjun Appadurai avait forgé le concept d'ethnoscape, par rapport à ça : un paysage ethnique, intérieur. Celui-ci est nourri par les technologies, il n'est même permis que par elles. Il y a des musiques qui sont effectivement globales, qui sont une sorte de résonance globale, d'ambiance globale,... et des musiques qui sont des musiques de diasporas.


E. B. : Y compris dans les territoires « d'origine » de ces musiques ?


J. L. T. : Oui, on est tous en train de devenir des membres de diasporas. Les lieux réels continuent à exister, mais dans la référence. L'imaginaire devenant une identité, le paysage dans lequel on vit. Il peut y avoir une peur de passer d'un terroir à une diaspora. Le plus dérangeant c'est de se penser comme une diaspora sur le territoire d'origine, alors que de fait la situation est cet ordre, je trouve, vue la culture de la majorité des personnes ... On peut le voir comme un malheur, mais pourtant ça veut dire que cette culture va être vive : les cultures diasporiques sont très vivantes, très fortes.



Novembre 2019. Questions et transcription : Erwan Burban.

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