laurent clouet

présentation du projet de recherche/création master

L’art de l’improvisation de la musique populaire des Balkans : enjeux esthétiques

1) Objet de la recherche

 

Cette recherche porte sur l’art de l’improvisation dans la musique populaire des Balkans en se focalisant plus spécifiquement sur la musique de Bulgarie, de Macédoine du Nord, de Grèce et de Turquie occidentale.

Je choisis de ne pas restreindre cette étude à un territoire réduit même si l’étude simultanée des musiques d’une zone si vaste semble à première vue ambitieuse. En effet, comment procéder pour aborder de front cet enchevêtrementde répertoires, de styles ornementaux, de techniques instrumentales spécifiques et de rythmes complexes ?

Si les formes improvisées qui seront étudiées présentent des éléments de style propres à chaque pays, elles utilisent en même temps un langage mélodique avec beaucoup d'éléments en commun, ce qui témoignent d’une culture musicale véritablement transnationale.

L'approche globale de ce territoire me semble donc pertinente. Dans cetteperspective, je me réfère avant tout à des musiciens-improvisateurs précis, plutôt qu’à des aires culturelles circonscrites.

 

Pour une partie des musiciens d’Europe orientale, quand on parle de musique populaire (народна музика -narodna muzika en Bulgare) ou de musique traditionnelle (παραδοσιακή μουσική- Paradosiaki musiki en Grec) il s’agit de reproduire le plus fidèlement possible le style de jeu des aïeux. Pour d’autres, il s’agit d’exploiter ce répertoire touten s'inspirant d'éléments provenant de cultures exogènes pour produire une musique « moderne ». Pour ce faire ilspeuvent par exemple s’approprier des phrases et des saveurs musicales d’autres pays des Balkans ou de contrées plus lointaines comme l'Egypte ou l’Inde. Ce métissage engendre dans certains cas un réel renouvellement esthétique. Repérer et étudier ces cas et s'appuyer sur leur démarche pour tenter de construire un projet artistique innovant, voici le cadre dans lequel je souhaite inscrire ma recherche.

 

Quels éléments d'inspiration seraient aptes à produire un effet de renouvellement esthétique concernant l'art del'improvisation dans la musique populaire des Balkans ? Le jazz, musique également issu de l'oralité et dont l'histoire estmarquée par des transformations et des renouvellements esthétiques-perçus dans quelques cas comme des ruptures (be-bop, free jazz)- , est la piste que je choisis d'explorer en premier.

 

2) Méthodologie de recherche

 

Concernant la musique populaire des Balkans, il me semble que les mariages constituent un cadre de jeu privilégié où les musiciens déploient leurs talents d'improvisateurs. D'après Silverman (2007), le clarinettiste bulgare le plus reconnu, Ivo Papazov, considère qu’ « Un mariage équivaut à une douzaine de concerts. C'est là qu'une personne peut créer... C'est de là que sort pour la première fois une grande partie de la musique et en concert on rate ce frisson. ».

Où trouver des traces de musiques improvisées de mariage ? Depuis presque vingt ans que je voyage régulièrement dans les Balkans, j'ai pu collecter un nombre important d'enregistrements et de vidéos de mariages, dont une partie me semble intéressante à exploiter pour cette recherche. Par ailleurs, les sites de streaming et les réseaux sociaux sont fortement investis par les musiciens de mariage et les amateurs de cette musique. Je considère donc pertinent d'utiliser ce matériel qui offre d'ailleurs la possibilité d'être au courant des toutes dernières tendances.

 

La première étape de la recherche consiste à « ingurgiter » une quantité importante d’improvisations (provenant de ressources décrites ci-dessus), afin de parvenir par la suite à en construire. Cette méthode m’amène à accumuler des données considérables. Un peu à l’image d’internet, mon matériel de recherche consiste en un fatras d’informations nécessitant avant tout classification. Ces données peuvent être réparties simplement par modes et par type de rythmes. Quoi qu’il en soit, l’étude de cet agglomérat d’éléments permet d’avoir une vue d’ensemble sur l’improvisation dans les Balkans, d’en faire une synthèse et d’en identifier les caractéristiques prédominantes. Je sélectionnerai par la suite quelques échantillons dont je ferai une analyse détaillée. Ce processus me permet d’assimiler les bases stylistiques nécessaires à acquérir avant d’aborder la phase de création.

L’autre volet de cette recherche est donc expérimental : j’entreprends ici d’élaborer de nouvelles formes musicales tout en restant dans le cadre de l’improvisation balkanique. À partir de phrases assimilées, j’explore de façon empirique des aspects mélodiques originaux, des modulations inhabituelles, je tente de sortir des modes existants en les remaniant.

 

Je me penche aussi sur les systèmes théoriques des musiques qui seraient susceptibles de m’apporter des éléments d’inspiration. En effet, l’entendement modal des musiques balkaniques et de toute musique orientale en général consiste à superposer des tétracordes ou des pentacordes, que le tempérament soit égal ou inégal. Ainsi, considérant qu’une pensée théorique différente peut modifier et renouveler le contenu musical, j’emprunte en premier lieu au Jazz des principes inexistants dans les répertoires orientaux comme par exemple des modulations chromatiques. « Le jazz a constamment « ouvert » la structure de l’harmonie classique au sens de Fortassier, pour proposer, à partir de cette structure, des séries beaucoup plus larges de passages d’accords où les successions chromatiques jouent un rôle essentiel (Baré J.F., 2001) ».

Les résultats de mes essais sont enregistrés systématiquement depuis un mois et demi sous forme de croquis sonores. J’en ferai régulièrement une sélection dans l’intention de revenir sur les meilleures propositions que je développerai pour au final les transcrire.

 

3) Projet artistique

 

Il est évident que le contexte d’une noce en Bulgarie est différent de celui d’un concert dans une salle en France. En forçant le trait, dans le premier cas de figure, le musicien professionnel de mariage est un véritable juke-box tout terrain qui doit répondre durant des journées interminables aux commandes innombrables et parfois virulentes de l’auditoire qui est par la même occasion son employeur. Dans le second, l’artiste défend la singularité de son propos, sa personnalité, son individualité qu’il fera valoir auprès des programmateurs pour vendre un spectacle d’une heure et quinze minutes.

Puisque l’aboutissement concret de ma recherche sera un concert se déroulant dans ce second cadre, jouer tellequelle de la musique de mariage bulgare, grecque ou turque reviendrait à exhiber une musique en dehors de son milieu naturel, à produire dès lors une performance « hors-sol » farci de quiproquos culturels. J’ai pu éprouver sur scène cette situation paradoxale maintes fois. Ce concert est donc pour moi l’occasion de m’affranchir de cette problématique en m’investissant dans une création originale et personnelle.

 

Ensemble emblématique des musiques balkaniques et anatoliennes, le « Davul-Zurna » est composé - comme son nom l’indique - d’un ou plusieurs davuls (percussions à deux faces) et d’une ou plusieurs zurnas (hautbois traditionnels). Dans les Balkans contemporains, cet archétype mélodico- rythmique demeure toujours un modèle musical de référence pour les orchestres de mariage. Mon projet artistique sera une réplique réactualisée du « davul-zurna » en ayant recours à des instruments « modernes » : le saxophone et la batterie (agrémentés vraisemblablement d’accessoires électroniques), qui sont par ailleurs des instruments phares du jazz.

L’improvisation étant l’objet central de ma recherche, elle conditionnera à coup sûr la forme du concert. Poussée à son paroxysme, cette idée donnera lieu à une performance entièrement improvisé, non reproductible où aucun thème n’est écrit à l’avance et où la structure narrative n’est pas prédéterminée. Cette prise de position radicale me fera sans doute flirter avec « l’improvisation libre ». Cependant, les réflexions sur la forme du concert restent ouvertes.

 

Bibliographie :

Jean-François Baré, « Des “notes bleues” », L’Homme [En ligne], 158-159 | 2001

Bulgarian Wedding Music between Folk and Chalga... Carol Silverman - Musicology 7, 69-97 - 2007